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No. W473001090, régie par la loi du 1er juillet 1901

Toby's Story

Le mulet appelé Toby avait la belle vie. Il habitait dans un grand pré avec sa copine la petite jument Shetland Marguerite qui avait très bon caractère, un tempérament doux et généreux. Il avait de l’ombre et du soleil l’été, une écurie avec plein de paille et de foin l’hiver. Plein d’eau dans une grande ex-baignoire qui était constamment remplie. Il faisait ce qu’il voulait, quand il voulait. Il se la coulait douce, Toby dans son petit coin d’Aquitaine.
Il ne voyait pas beaucoup de personnages humains, et ça lui convenait bien comme ça, il n’en avait rien à faire des personnages humains, car comme le savent tous les équidés et ceux qui les aiment, le plus important, pour les chevaux, ce sont les autres chevaux (et non pas, comme certains personnages humains ont l’arrogance de le croire, leur « maître », leur « propriétaire » !...)
C’est d’ailleurs bel et bien des personnages humains que ses seuls et uniques soucis lui tombaient dessus de temps en temps. Agé de douze ans, Toby n’avait jamais vraiment eu beaucoup de rapports avec les personnages humains. Son maître, Monsieur Martin, lui fournissait tout ce dont il avait besoin sans le déranger. En ce qui concernait Toby, ça allait bien comme ça. Ah ! Evidemment, de temps en temps, Monsieur Martin aurait bien voulu que Toby soit vu par un véto, ou un maréchal-ferrant, mais comme Toby se débinait chaque fois à toute allure, personne n’était jamais arrivé à l’attraper pour lui proférer le moindre soin.
Ils se croient toujours tellement plus malins que les autres, les personnages humains, hein ?... Pour essayer d’approcher Toby, ils ont essayé de mettre des sédatifs dans ses aliments de façon à l’endormir. Pour qui prenait-on Toby, franchement ? Comme s’il n’allait pas s’en rendre compte tout de suite, qu’il y avait des cochonneries dans ses granulés ? Il les a soigneusement laissées de côté, leurs cochonneries !... Il faut dire que Toby était quasiment sauvage, et se comportait comme tout équidé se comporte dans la nature : il faisait d’instinct ce qui lui permettait de préserver sa survie et son indépendance. Ayant largement assez à boire et à manger, pourquoi aurait-il absorbé un truc nauséabond et inconnu ?
Et c’est ainsi que ce pauvre Monsieur Martin, qui n’était après tout qu’un pauvre personnage humain aux bonnes intentions mais limité dans sa connaissance des mulets, avait fini par abandonner tout espoir d’attraper Toby. Il se contentait, jour après jour, saison après saison, année après année, d’aimer Toby de loin et de pourvoir au nécessaire .
Madame Tisonnier, la voisine de M. Martin, Marguerite et Toby, passant par là un jour qu’elle se promenait avec sa petite chienne Cendrillon, remarqua que les sabots des deux pieds de devant de Toby étaient bien longs, plutôt recourbés et en pointe au bout, un peu à la manière des mules des mille et une nuit.
« Tiens, c’est original, ça, des mules aux pieds d’un mulet ! » dit-elle à Cendrillon. Mais comme Cendrillon ne semblait pas avoir d’opinion sur la question, madame Tisonnier décida d’en parler à quelqu’un d’autre. C’est comme ça que l’ASHA a été mise au courant.
« C’est pas normal, hein, des sabots tout longs, tout pointus et recourbés ? »
Non, ce n’est pas normal. Cela prouve en effet que ce mulet n’est pas soigné comme il faudrait. C’est ce que Joan est allée expliquer à Monsieur Martin. Monsieur Martin ne fut pas content du tout. « Je néglige mes bêtes, moi ? Mais savez-vous bien de quoi vous parlez Madame ? Est-ce qu’ils manquent de place, de compagnie, de nourriture, d’eau ? Ils manquent de quoi mes chevaux négligés, ils manquent de quoi, je vous le demande ? Il y a bien des êtres humains sur cette terre qui se contenteraient d’un pareil sort… etc…etc… »
« Mais les sabots de Toby ?… » susurra Marjolein« Ça, j’y peux rien, je les ferais volontiers tailler, mais personne ne peut l’approcher ni l’attraper, comment peut-on lui faire donner les pieds ? Du temps de ma pauvre Eugénie, c’était différent. Tous les jours, elle venait le voir, il courait vers elle. Elle le caressait et lui parlait. Il était très approchable à cette époque-là, mais depuis que je l’ai perdue, Toby l’a perdue aussi, et il est quasiment devenu sauvage. »
Car curieusement, Toby arrivait quand même à courir, et vite, avec ses sabots tordus. Mais on voyait bien que ça lui était pénible, c’est comme s’il boitait de tous les pieds à la fois. C’était à la fois rigolo et douloureux à observer, ce mulet apeuré qui claudiquait d’un petit gallot maladroit…
Marjolein voyait déjà Monsieur Martin monter sur ses grands chevaux, et ce n’était absolument pas ce qu’elle voulait. On n’est pas comme ça, à l’ASHA, on ne veut pas fâcher les gens, on est pacifiques, conciliants, et on ne cherche que le bonheur des personnes humaines et équines. Il n’y a pas d’ennemis, juste des maladroits qui ne se rendent pas compte de leurs erreurs.
Marjolein dit à Monsieur Martin : « Ne vous inquiétez plus, on peut vous aider »
« Il faudrait un miracle ou de la magie pour approcher Toby ! »
« C’est justement une magicienne que je vais vous envoyer… Vous verrez, vous serez émerveillé. »
La magicienne appelée Helen est arrivée dès le lendemain matin.
« Laissez-moi faire, dit Helen. Vous en faites pas ! »
« Je ne m’en fais pas, réplique Monsieur Martin, serein mais sur ses gardes (Qu’est-ce que c’est que cette loufoque ? se demandait-il) Mais croyez-moi, vous n’approcherez pas de Toby. »
« Je vais essayer de faire connaissance »… Helen entre dans le pré, reste dans un coin, attend, de temps en temps elle jette un coup d’oeuil vers Toby, de temps en temps, elle fait semblant de ne pas s’intéresser à lui le moins du monde.
« Qui c’est cette loufoque ? » se demande Toby, sur ses gardes et pas du tout serein.
Au bout d’une heure ou deux, Toby était à moins de 50 cm d’Helen, la sentait, l’écoutait (elle parle couramment le langage des chevaux), la regardait et lui touchait même l’épaule et la joue du bout du museau.
Monsieur Martin n’en revenait pas. Il commençait à croire aux miracles et à la magie ; Helen et lui étaient en train de devenir amis.
« Alors, à la semaine prochaine ! »
Même endroit, même heure, Helen est de retour auprès de Toby, au pré de Toby. Cette fois, Monsieur Martin l’accueille les bras ouverts, et Toby n’a plus l’air si méfiant, il vient même vers Helen, et sous les yeux ébahis de Monsieur Martin, Toby, qui a reconnu Helen, s’approche d’elle (pas à moins de 50 cm, quand même !), le renifle et la touche du bout du nez. Helen n’a pas tenté de l’attraper, et quand elle s’est éloignée de lui, il ne l’a pas suivie, mais il ne la quittait pas des yeux. Helen a décidé de lui apprendre un jeu intéressant. Elle avait apporté un licol. Elle le laisse tomber sur l’herbe.
« Et alors ? » semble dire Toby… Mais au bout d’un moment, il a penché la tête et s’est mis à le humer, puis le déplacer un peu. De fil en aiguille et de semaine en semaine, ce petit jeu s’est développé jusqu’à ce que Toby attende avec impatience chaque visite hebdomadaire de sa nouvelle amie. Helen n’a jamais essayé d’attraper Toby tant qu’il n’était pas prêt à cela. Elle a commencé doucement à le caresser au bout de la deuxième semaine.
Moins de trois mois plus tard, Toby se laissait mettre le licol par Helen. Monsieur Martin a eu le bonheur émerveillé de pouvoir recommencer à caresser son petit mulet (en présence d’Helen), et Toby s’est mis à donner son pied à Helen avec moins de réticence.
Un jour, Simon est venu avec tout son matériel de pareur. Il ne ferre pas les chevaux, il leur coupe les ongles – c'est-à-dire les sabots – et les lime en s’efforçant d’adapter son action aux besoins exacts du cheval. Helen avait déjà passé, comme elle fait tous les lundis, une bonne demi-heure dans le pré à persuader Toby que la vie est belle, les humains sont sympa, et les mulets d’Aquitaine n’ont rien à craindre du destin… Ce lundi-là, après cette petite séance à laquelle elle avait ajouté un certain nombre de petits tapotements sur les sabots avant de Toby, elle dit à Simon : « Tu peux venir avec ton matériel ? » Simon s’est approché tout doucement. ( Il fait tout très doucement, Simon, il ne s’énerve jamais. Il est zen.) Il s’est accroupi, il a approché ses pinces du pied avant gauche de Toby, lui faisant croire dans un premier temps qu’il voulait juste le toucher ; petit à petit il a fini par tailler un petit morceau de ce sabot en pointe, puis un peu plus, puis un peu plus, puis du côté droit, si bien qu’au bout d’un moment, les sabots de Toby n’étaient plus aussi longs…Quel bonheur ! Quel succès !
Tout cela a pris un certain temps, car personne n’était pressé, principalement Toby qui pensait : « Il est urgent d’attendre » alors, de temps en temps, il fichait le camp, surtout quand Simon a voulu passer du pied avant gauche au pied avant droit. Il voulait leur faire comprendre que ça allait bien comme ça, mais non ! c’est toujours pareil avec ces humains : ils sont difficiles à satisfaire !...
Enfin, au bout du compte, Toby a laissé Simon finir son boulot. Ça a encore pris plusieurs semaines, mais maintenant, les sabots de Toby sont en passe de devenir normaux, Toby est de moins en moins farouche et Monsieur Martin est aussi heureux que Toby et ses héroïques sauveteurs !

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