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No. W473001090, régie par la loi du 1er juillet 1901

Sportif1

LE CHEVAL N’EST PAS UN ERMITE
Pingpong était un anglo-arabe de 17 ans, à la noble et fière allure. Il aurait séduit n’importe qui ; haut d’un mètre 58, avec sa belle robe alezane, sa joyeuse crinière châtain, ses grands yeux bruns, doux, intelligents, ses jambes élégantes, ni trop fines ni trop épaisses, mais fortes, inspirant confiance, un poitrail ample et réconfortant… Harrie avait fait sa connaissance à Villeneuve-sur-Lot, et elle lui a tout de suite demandé, « Qu’est-ce que tu fais là, toi ? » C’est vrai, c’était intrigant de voir un cheval si beau à la SPA. Qui pouvait bien avoir abandonné un animal de ce calibre ? Harrie (de son vrai nom Centaura, parce qu’elle était mi-femme mi-cheval, comme Centaure, mais au féminin) s’est tout de suite liée d’amitié avec Pingpong. Le vrai coup de foudre. Et la suite ne tarda pas à prouver que c’était réciproque. Ça tombait bien parce que Harrie était venue le chercher. Pas pour l’emmener chez elle. Elle rendait service à son voisin Pierre qui ne possédait pas de van pour transporter un cheval. Pingpong n’avait pas l’air de s’en faire là, dans le petit pré de la SPA, avec plein de copains et copines, avec toute l’herbe, l’eau, la nourriture, l’ombre et le soleil dont ils avaient besoin. Il n’y avait vraiment rien à redire ! Mais la SPA ne peut pas toujours garder tous les animaux qui se sentent bien chez eux. Parfois, quelqu’un s’intéresse à un de leurs pensionnaires, et il faut bien les laisser partir, les places ont limitées, c’est ça le souci. Et puis Pierre voulait un cheval, et Pingpong était vraiment séduisant !
Le trajet s’est passé sans anicroches, Pingpong un peu nerveux tout de même, se demandant ce qui se passait, où il allait. C’est traumatisant pour n’importe qui de monter dans un véhicule sans bien comprendre ce qui ce passe, et une fois là-dedans, de ne pas voir autour de soi l’environnement auquel on est habitué. Mais Harrie savait bien cela ; elle conduisait avec douceur, ayant bien fait comprendre à Pingpong en entrant dans le van qu’il n’y avait rien à craindre.
Ce qui a tout de suite perturbé Harrie et Pingpong, quand même, c’est le fait qu’à l’arrivée, dans la belle prairie verte de Pierre, il n’y avait personne : pas le moindre cheval, poney, âne, veau, vache, cochon, couvée…rien ! personne ! Harrie a questionné Pierre dare-dare : « Qui va tenir compagnie à Pingpong ? Tu n’as pas l’intention de le laisser tout seul, je suppose ? »
« Ben, Heu, non, enfin… oui, mais…»
Harrie a expliqué à Pierre que cette situation était impossible. IM-PO-SSIBLE. (point final. Pas de discussion .)
Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre : le cheval est un animal grégaire. S’il est comme ça depuis des siècles et des siècles et des millénaires et même plus, c’est parce que c’est nécessaire pour sa survie. Ce n’est pas un pur caprice de sa part, ni pour embêter le monde, c’est comme ça. Pour le cheval, le plus important dans la vie, ce sont les autres chevaux.
« Ah ! Je ne savais pas ça. Mais ce n’est pas un problème. Justement, je voulais acheter des poneys pour mes enfants. »
« Ah ! Bon ! Hé bien dans ce cas-là tout va bien, parfait » a répliqué Harrie. « Ne tardez pas trop ! »
Il tarda, hélas !
En effet, un an plus tard, Harrie a eu la surprise un beau matin de voir Pingpong chez elle, en conversation avec ses chevaux à elle, mâchonnant paisiblement l’herbe de son pré. Elle est allée vers lui et lui a reposé la même question qu’il y a un an : « Qu’est-ce que tu fais là, toi ? » Mais cette fois, elle le savait bien ce qu’il faisait là : il s’était enfui de chez lui et était arrivé là, tout seul, cherchant de la compagnie. Elle l’a mené dans un autre pré, juste à côté de ses nouveaux copains, puis elle est allée téléphoner à Pierre qui est venu chercher Pingpong et Pingpong s’est retrouvé tout seul dans son pré, sans nouvelles des soi-disant poneys qui étaient sensés le rejoindre.
Ça a duré comme ça encore cinq ans !!!
Cinq années pendant lesquelles, régulièrement, le cheval s’échappait de son enfer solitaire pour venir discuter le coup, partager quelques instants de normalité avec ses congénères. Chaque fois, Harrie faisait la morale à Pierre avant de lui rendre son cheval :
« Tu sais, laisser un cheval sans compagnie, c’est le torturer »
« Mais il n’est pas tout seul : je suis là, moi »
« Comment ça, tu es là ? Tu passes 24 heures sur 24 avec lui ? Tu dors à l’écurie ? Vous vous racontez des histoires ?»
« Non, c’est pas ça, mais je m’occupe bien de lui, je lui achète les meilleurs aliments »
« Ah ben oui, tiens, parlons-en des aliments ! Sais-tu qu’un cheval ne profite vraiment de sa nourriture que si un autre cheval, à ses côtés, veille sur sa sécurité. Ils se font ça l’un l’autre les chevaux, ça fait partie de leur minimum vital. Pareil pour dormir. Si un compagnon ne veille pas sur son sommeil, un cheval ne peut pas vraiment se reposer. »
« Ah, j’savais pas ça… J’pourrais pas passer le voir le soir, avant d’aller me coucher ? »
« Tu rêves ou quoi ? Et les mouches, l’été… N’as-tu jamais remarqué comment les chevaux se tiennent toujours avec la queue de l’un s’agitant pour éloigner les mouches de la tête de l’autre ? »
« Si, en effet, si, je savais pas que c’était si important… »
« Et puis les chevaux, ils ont besoin de s’amuser. Tu joues avec Pingpong, toi ? Qui joue avec Pingpong ? Il meurt d’ennui, de faim et de fatigue, le pauvre ! »
« Oh, j’me rendais pas compte, je croyais qu’il s’habituerait ...

« On ne s’habitue pas au malheur. Et pour un cheval, la solitude, c’est le malheur. »
Ces discussions ne menaient à rien. Harrie s’énervait et Pingpong dépérissait. Un jour, au bout de sa énième escapade, Pingpong s’est retrouvé sur la route, égaré, méconnaissable. Un voisin a appelé Harrie. Pingpong était dans un état indescriptible… maigre, tête basse, les yeux mornes, la robe terne. C’était épouvantable à voir, quasiment incroyable. Complètement déprimé, il ne voulait plus vivre, il se laissait mourir de faim, de soif, d’épuisement. Mais il se dirigeait quand même, avec ce qui lui restait d’énergie et d’espoir, vers la source de vie : le troupeau de Harrie.
Harrie, bien ennuyée, ne pouvait pas prendre le taureau par les cornes alors elle a pris le cheval par le cou, doucement, gentiment. Elle lui a mis le licol. Comme elle est mi- femme mi-jument, Pingpong se laissait faire. Il ne se sentait pas complètement désorienté comme c’était le cas depuis si longtemps. Et Harrie était bien déterminée à être ferme vis-à-vis de Pierre… Pingpong l’a confirmée dans cette résolution au bout de quelques minutes : à deux cents mètres à peine de la maison, il s’est immobilisé. Harrie connait la magie des chevaux et peut tout faire avec eux, les mener par le bout du nez si elle veut. Mais d’un autre côté, un cheval c’est fort et lourd et puissant, et quand ça n’a pas envie de bouger, on ne fait pas le poids. D’autant plus qu’Harrie savait ce qui se passait dans la tête de Pingpong. Elle comprenait bien pourquoi il s’entêtait, et elle était complètement d’accord avec lui. Alors, ce qu’elle a fait : elle s’est mise à lui expliquer, elle lui a promis qu’elle allait prendre les choses en main. Il ne suffisait que d’être patient un tout petit peu plus longtemps, et elle allait une fois pour toutes mettre fin à ses malheurs. Promis, juré, craché. Ils crachèrent tous les deux par terre.
Alors, enfin, Pierre a compris. Il a lâché prise tout d’un coup. Il a renoncé. « Je n’ai jamais voulu faire souffrir ce cheval. Je ne savais pas comment l’aimer. Garde-le. Occupe-toi bien de lui. Rends-le heureux. »
Dès le lendemain, Harrie et l’ASHA ont pris Pingpong sous leur aile protectrice. Il n’est pas resté chez Harrie : on l’a mené chez Juliette qui avait déjà deux cheveux chez elle. A eux tous, ils ont pris soin de Pingpong, comme famille d’accueil. C’est drôle, hein, les êtres vivants ? Les chevaux de Juliette qui dans le passé se chamaillaient parfois comme des chiffonniers, ils ont tout de suite compris que Pingpong avait besoin d’affection, et tous les trois s’entendaient comme des larrons en foire au bout de la première journée. Pingpong avait besoin de convalescence, physique et mentale. Il est resté en pension avec ses nouveaux amis pendant trois mois, à récupérer et à profiter de la vie. Il a repris du poids, retrouvé sa joie de vivre. Il ne restait plus qu’à s’occuper de sa santé mentale et psychologique, le rééduquer, qu’il redevienne un cheval capable d’être monté et de donner du bonheur à un maître ou une maîtresse ainsi qu’à lui-même en se rendant utile et agréable. Il était de plus en plus clair qu’il en avait le potentiel et le désir.
De retour chez Harrie, il a commencé à faire des balades avec elle. C’était un cheval agréable à monter, qui aimait faire plaisir. Mais Harrie s’est vite rendu compte que Pingpong avait des problèmes de posture. Ses hanches lui faisaient mal. Après deux séances d’ostéopathie, comme il allait mieux, Harrie a décidé de le promener en main dans le bois une heure par jour. Elle a fait ça pendant un mois. Ça leur a donné à tous les deux l’occasion de se lier de plus en plus intimement. Bien sûr, Pingpong adorait Harrie et sa façon tranquille, sûre d’elle, généreuse, de faire don de son temps et de ses talents. Et elle, elle se félicitait chaque jour de plus en plus d’avoir sauvé un cheval qui le méritait tant, qui la récompensait invariablement par son comportement intelligent, doux, aimable… Quand il a été en mesure d’être monté, Harrie lui a fait faire des promenades au pas pendant un mois entier, pour le remuscler. Il était content d’être monté, il partait toujours de bon cœur, faisant volontiers ce qu’on lui demandait, sourire aux lèvres…
Harrie organisait de temps en temps des stages éthologiques avec des amies désireuses de mieux connaître et comprendre les chevaux. Pingpong y a participé avec délectation. Il s’est révélé très doué, vif, versatile, sensible, et très attachant. Tout le monde l’aimait.
Kerry, une des membres du groupe, a eu le coup de foudre dès le début de ce stage, et il fut tout de suite évident que le sentiment était réciproque. Alors, puisque Pingpong avait besoin d’elle, et qu’elle avait envie de lui, elle l’a adopté. Ils s’entendent super bien tous les deux. Kerry vient le voir aussi souvent qu’elle peut, s’occupant de lui, lui faisant faire des promenades. Mais elle ne l’a pas séparé de tous ses amis. Il avait assez souffert comme ça ! Maintenant, Pingpong habite à demeure chez Harrie, dans son troupeau de garçons de tous âges. Là aussi, tout le monde l’aime bien. Il adore donner l’exemple aux poulains avec qui il vit, les aider à grandir et à comprendre leur monde. Sans être un véritable « meneur », c’est un excellent éducateur. Harrie est très fière de lui.
Et Kerry ?… Donnons-lui la parole, donnons-lui le dernier mot : « Pingpong est un cheval très éveillé et enthousiaste. Tout l’intéresse. Il ne demande qu’à faire plaisir. Nous nous comprenons à mi-mot. Je n’oublierai jamais : les toutes premières minutes que je me suis retrouvée sur son dos, il a démarré sur les chapeaux de roue. Il faisait ça pour me montrer qu’il était content, mais moi j’avais un peu peur, alors je l’ai ralenti, et tout de suite, il a compris. Depuis, notre amitié ne fait que grandir, se renforcer de jour en jour. Le vrai caractère de Pingpong peut se développer et il vit dorénavant une vie sereine et sans complications : il est heureux, accompli, et fait le bonheur des autres. Il ne demandait pas grand-chose de la vie : il avait juste besoin de vivre en société. N’imposons jamais à un cheval de vivre sans compagnons ! »

Ce récit est la propriété intellectuelle exclusive de ses auteurs, Arlette Pichard-Taylor et Helen Green.

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